N°68
Mai/Juin 2019

Les délaissés du logement

MOTS CLES : Politique du logement, territoire, déséquilibre social

Henry Buzy Cazaux, Président de l'institut du management des services immobiliers Henry Buzy Cazaux, Président de l'institut du management des services immobiliers

Les chiffres officiels de la production de prêts à taux zéro (PTZ) viennent de tomber, émis par le ministère en charge du logement lui-même : entre 2017 et 2018, ce sont 30 000 financements de moins qu'il faut déplorer, avec une performance finale de 87 000 PTZ mis en force, pour autant d'opérations d'acquisition de résidence principale neuves contre un peu moins de 120 000 un an plus tôt. Il faut être clair : ce sont 30 000 acquisitions qui ne se sont pas réalisées : le prêt à taux zéro est la condition du bouclage du financement des familles, en constituant jusqu'à 40% du montant total du dossier.

Le ministre, Julien Denormandie, intervenant devant l'une des principales organisations professionnelles du secteur, a regretté l'impact sur les entreprises de construction et de promotion.

Certes, lorsque l'on sait qu'un logement construit conduit à créer 1,6 emploi directs dans le bâtiment et 1,4 emploi dans les services (transaction, gestion...), on mesure les dégâts sur la filière. Au demeurant, contre les propos singuliers du Président de la République au cours du Grand débat, qui a soutenu que l'immobilier « ne (lui) créait pas d'emplois », le secteur fait vivre 2,5 millions de personnes, avec une forte élasticité selon les volumes de locaux produits. Pourtant, le plus important n'est pas là. Il est dans l'insatisfaction des ménages, qui sont empêchés de mener à bien leurs projets. À la clé, des familles recomposées qui vivent à l'étroit, ou des couples dont l'enfant devenu grand n'aura pas sa chambre, ou encore une distance au lieu de travail qu'on n'aura pas pu réduire.

Comment en est-on arrivé là, après des années de vigueur de la construction et de croissance des ventes ? Simplement en modifiant les règles du jeu du prêt à taux zéro, rendu deux fois moins puissant en 2018 et 2019 dans les zones les moins tendues, avec la perspective que l'aide disparaisse pour ces territoires en 2020. Au demeurant, aux termes d'une logique implacable, le dispositif Pinel a subi le même sort : il a été recentré sur les zones métropolitaines. On a aussi supprimé l'aide personnelle réservée aux ménages à plus bas revenus désireux d'acheter, dont la plupart des allocataires se recrutait en zone suburbaine et rurale. L'exécutif a présupposé qu'il était inutile d'accompagner le logement des Français qui ne sont pas dans les grandes villes ou leur pourtour. Mépris ? Ignorance de leur condition économique ? En tout cas, ces Français-là se sont exprimés et la cécité de ceux qui nous gouvernent est coupable : ce sont ceux qui ont les premiers endossé le gilet jaune, parce qu'heureux de vivre en zone péri-urbaine, autour de nos villes moyennes, ils ne pouvaient supporter l'augmentation excessive du prix du gasoil pour parcourir les trajets entre le logement et le bureau. À ces familles, à leurs enfants, on répond en quelque sorte qu'ils feraient mieux d'habiter ailleurs et qu'on ne les aidera plus à vivre où ils sont. Double peine en somme.

Cette France délaissée à bien des égards l'est d'abord aujourd'hui par les choix de la politique du logement en vigueur : ayant naguère encore un rapport heureux au logement, elle voit l'accession à la propriété ou même la location d'un logement privé s'éloigner. On pourrait comprendre ces options budgétaires si au préalable on avait veillé à rendre les aides inutiles en faisant baisser les coûts de construction. La mobilisation du foncier de l'État, des collectivités et des particuliers, la simplification des normes et des processus de délivrance des permis de construire, l'allègement de la fiscalité pesant sur les promoteurs et les constructeurs, rien de tout cela n'a encore porté les fruits nécessaires. La récente loi ELAN (pour l'évolution du logement, de l'aménagement et du numérique), promulguée en novembre dernier, ne produira ses effets que dans trois ou quatre ans au mieux.

Et pendant ce temps ? Va-t-on laisser s'étioler des territoires entiers, peut-être au fond seulement parce que les élites n'y vivent pas et ne les voient pas ? L'ENA n'est pas coupable, mais un certain regard parisien, centralisateur, jacobin. L'exécutif doit d'urgence changer de prisme. Pierre Dac disait avec légèreté ce qui prend ici des allures de gravité : « Mieux vaut penser le changement que changer le pansement. » Panser la plaie du logement des classes moyennes : une priorité démocratique et républicaine.

Henry Buzy-Cazaux, président de l'Institut du Management des Services Immobiliers, président du think tank « République et logement » - 06 16 02 68 45

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Expression #68

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